Catégorie : Carte blanche

— 16 novembre 2022

La Petite Rockette, tiers-lieu-ressourcerie ou lieu-ressource ?

À cheval entre le 11ème et 12ème arrondissement, la Petite Rockette est une association existant depuis presque 18 ans. D’abord squat artistique et militant, elle s’est transformée pour adopter l’activité d’une ressourcerie subventionnée par la Ville de Paris. Au cours de ces changements, elle a cependant gardé son identité, qui est celle d’une communauté ouverte sur son territoire, au service des habitants, et un lieu-ressource pour ceux qui y entrent.

Marion Boespflug

Doctorante contractuelle – Chargé de TD en Licence de Géographie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

— 16 novembre 2022

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Du squat à la ressourcerie…

La Petite Rockette est née en 2005 de la découverte d’un grand bâtiment inoccupé du 11ème arrondissement parisien par des artistes et acteurs du milieu des squats. Situé rue Saint-Maur, cet espace fait alors l’objet d’une action d’occupation militante du collectif, qui forme vite une association pour revendiquer cette réappropriation citoyenne et faciliter sa démarche militante. Quand l’État, propriétaire du bâtiment, décide de se séparer de ce bien, La Petite Rockette se rapproche de la mairie du 11ème arrondissement pour trouver des solutions. Bien que la Ville de Paris rachète l’immeuble, le projet prévu dans le cadre de cet achat – une maison relais – oblige l’association à déménager. Elle est cependant autorisée, grâce une convention d’occupation temporaire, à rester jusqu’au début des travaux. En 2011, La Petite Rockette est relogée rue Oberkampf par la mairie du 11ème. Dans l’impossibilité de faire du logement d’urgence, que la nouvelle convention ne permet pas, elle doit trouver une solution pour aider les membres les plus précaires de sa communauté. Cela se traduit par un accompagnement vers des logements aidés par la mairie, et surtout la transformation des activités de l’association. Ne pouvant plus proposer de logement, elle décide de proposer des emplois. Ayant eu l’occasion de découvrir une ressourcerie, les membres de la communauté sont séduits par cette activité, la récupération et le réemploi étant des actes familiers de ces artistes ou experts de la débrouille fréquentant les squats. Devenu ressourcerie, La Petite Rockette redéménage en 2014 pour s’installer dans ce qui est aujourd’hui son lieu central, rue du Chemin Vert, toujours accompagnée par la mairie du 11ème.

Une sensibilisation à l’écologie prenant le pas sur les activités commerciales

L’association est à présent composée de deux ressourceries – dans le 11ème et 12ème arrondissements –, mais aussi d’un café-atelier, d’un atelier vélo participatif et d’une friperie-atelier. Ces différents espaces ont été pensés pour ne pas se limiter à une activité commerciale : ils ont été créés comme des lieux de transmission de savoirs et savoir-faire, ainsi que pour favoriser les contacts et les échanges. Les cours et ateliers qui se déroulent dans ces espaces, qu’ils soient ponctuels ou réguliers, promeuvent pour la plupart la récupération, le réemploi et/ou la lutte contre le gaspillage (alimentaire notamment), dans un esprit créatif et/ou festif. Le matériel utilisé provient en majorité de la ressourcerie, permettant ainsi de limiter l’usage de matériaux neufs. Pour développer ces activités, l’association soutient notamment, par des actions collectives et l’apport de ressources, la réalisation des idées et projets des membres de sa communauté, salariés ou bénévoles – à condition qu’ils consacrent suffisamment de temps et d’énergie à concrétiser leur projet. Cette programmation sensibilisante, ainsi que l’important travail de récolte et de tri des dons arrivant dans les ressourceries, permettent à La Petite Rockette de considérer son travail comme une mission de service public – ce que le subventionnement de la Ville de Paris tend à confirmer.

Un collectif dynamique pour s’ouvrir sur le quartier

Depuis sa création, La Petite Rockette a entretenu sa dynamique collective, sous forme d’une gouvernance favorisant l’horizontalité, et ses liens avec son territoire. Pendant l’occupation du site rue Saint-Maur, la décision de garder les portes ouvertes avec un accueil présentant le projet, et de rendre disponible l’utilisation de salles à tous, a permis l’acceptation de la présence du squat par le voisinage ainsi que le mélange de populations habituellement éloignées les unes des autres. L’association, dans le cadre de son activité militante, a toujours recherché à être un projet utile à son quartier et ses habitants, que cela soit en tant que squat ou ressourcerie. Des salles sont aujourd’hui toujours disponibles, en location à des prix solidaires pour faciliter leur accès dans un quartier où l’immobilier sur le marché est rare et cher. Même si sa transformation en ressourcerie et son institutionnalisation – d’abord par une convention, puis par une subvention – ont pu créer des scissions dans cette communauté fondée dans un squat, l’association ne s’est pas entièrement éloignée de ce monde. L’entraide est toujours une part majeure de l’essence du lieu, et de nombreuses ressources issues de la collecte et du tri des dons servent à aider différentes structures ou individus : associations, sans-abris, écoles, familles… Au-delà des ressources matérielles, ce sont aussi des ressources humaines qu’offre La Petite Rockette : un soutien humain pour ceux qui traversent des moments de vie difficiles. Plusieurs bénévoles et salariés sont des personnes arrivées en difficulté – professionnelle, sociale, psychique… – et qui se sont relevées avec le soutien de la communauté. « La ressourcerie porte bien son nom, » comme le dit Delphine Terlizzi, coordinatrice générale de l’association. Plus qu’un tiers-lieu, La Petite Rockette se décrit plutôt comme un lieu-ressource.

Ressourceries et tiers-lieux : quels liens ?

Boutiques Emmaüs, brocantes, friperies, sites web de seconde main, etc. Parmi tous les acteurs de la seconde main, que peuvent apporter de plus les ressourceries et recycleries portant une forme de tiers-lieu2, intégrées au sein d’un tiers-lieu, ou travaillant en partenariat avec un ou des tiers-lieux de leur territoire3 ? Tout comme le mouvement Emmaüs, ces modèles portent un aspect social fort, ce qui peut par exemple se traduire par le portage d’un chantier d’insertion. Les prix pratiqués sur la vente des objets sont – doivent – aussi être pensés pour être accessibles au plus grand nombre – en opposition à l’augmentation des prix observée depuis quelques années provoquée par l’intérêt montant pour la seconde main4. Ce sont également des structures très locales, multipliant les échanges et les partenariats avec des associations, des collectifs, des écoles, ou tout autre acteur de leur territoire ayant des besoins spécifiques et auxquels elles peuvent répondre avec les dons qu’elles reçoivent. La forme tiers-lieu permet aussi d’aller au-delà d’un espace ouvert au public seulement par sa boutique, et donc uniquement par l’activité de vente. En proposant des espaces et moments d’échange – par un café associatif, un fablab, la mise à disposition ou la location de salles, une programmation culturelle et/ou sensibilisante aux questions écologiques, des visites, du bénévolat, etc. –, les sujets abordés vont dépasser celui des déchets. Cela permet ainsi de retravailler le rapport à sa production de déchets (et donc à sa consommation) en décentrant l’axe de vision du rebuts indésirables vers une ressource réutilisable5. La ressourcerie ou recyclerie peut prendre une place de vitrine sur le quartier, atteignant des populations non touchées habituellement par les campagnes ou associations de sensibilisation environnementale, et mélangeant des publics très divers. Notons également que les collectivités locales, intéressées par les tiers-lieux et en prise avec les changements législatifs nationaux demandant de mettre en place des mesures de prévention des déchets, accueillent de plus en plus favorablement les projets de ressourceries/recycleries sur leur territoire, particulièrement s’ils présentent une hybridité d’activités et un volet ESS6, ou s’intègrent dans un tiers-lieu existant. À la marge du service public des déchets, des incertitudes sont encore en suspens sur l’intégration de ces structures dans ce service public. À la fois sur le sujet des financements et sur leurs rapports avec les autres acteurs du service, la place de ces espaces a encore besoin d’être stabilisé auprès des institutions publiques – tout en protégeant leur souplesse, leur adaptabilité et leurs communautés locales, qui font toute leur richesse auprès d’un service public peinant à s’adapter au contexte actuel.

Notes

1Comme La Petite Rockette (11ème et 12ème arrondissement de Paris) ou La Mine (Arcueil)
2Avec par exemple la recyclerie textile au sein de l’Abeille Cool (Bures-sur-Yvette)
3Telle que la Ressourcerie de Malakoff, en lien avec les tiers-lieux La Tréso et Casaco (Malakoff)
4C’est une dynamique à double tranchant : cet intérêt pour la seconde main permet de mettre le projecteur sur ce sujet, mais provoque également des dynamiques de marché qui font fluctuer les prix et créent d’autres façons de (sur)consommer.
5Ce qui peut aussi, de façon contre-productive, entraîner des comportements d’achats compulsifs et réguliers (et donc de surconsommation) chez certaines personnes, favorisés notamment par les bas prix pratiqués.
6Économie Sociale et Solidaire

Pour aller plus loin

Aguilera T., Bouillon F., 2013, « Le squat, un droit à la ville en actes », Mouvements, 2013/2, n°74, p. 132-142
Boespflug M., Lamarche T., 2022, « Transformer collectivement et localement le service public des déchets : expérimentations dans des tiers-lieux-ressourceries franciliennes », Développement Durable et Territoires, en cours de publication.
Rassat F., 2017, « Consommer local et s’inscrire dans un territoire. Les pratiques de réemploi et d’achat en ressourcerie », Terrains & travaux, 2017/2, n°31, p. 87-108.
Rassat F., 2020, Le rôle des initiatives civiles de prévention des déchets dans la fabrique de la ville : l’exemple des lieux de réemploi, Thèse de doctorat, Géographie, Université de Paris, Paris, 381 p.

Marion Boespflug

Doctorante contractuelle – Chargé de TD en Licence de Géographie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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