Public policy in support of third places in the Nouvelle Aquitaine region

Après 10 années sur le sujet, quelle est votre définition du tiers-lieu?

C’est un espace de travail ouvert, partagé et collaboratif et plus si affinité comme dirait Antoine Burret. Il s’agit d’une nouvelle forme d’organisation du travail, ce sont des objets agiles, mouvants, évolutifs.

Comment est née la politique régionale en faveur des tiers-lieux?

En 2011, suite à un audit des enjeux numériques territoriaux, plusieurs sujets sont apparus : travailler autrement, santé et numérique (e-santé et e-inclusion, comment le numérique est un vecteur pour favoriser l’accès aux soins avec la télémédecine), culture & numérique : comment le numérique permet de faire vivre du patrimoine culturel, groupement des coopérations d’acteurs économique dans les territoires grâce au numérique.

Le numérique est une bonne occasion pour faire collaborer les acteurs entre eux dans les territoires, afin de sortir des silos métiers et d’être beaucoup plus transversal.

En 2011, un article paru dans le journal régional Sud Ouest sur la création d’un espace de coworking, l’Arrêt minute à Pommerol (merci la presse !) va retenir l’attention de la Région et générer la rencontre avec Lucile Aigron, la fondatrice. Cette rencontre a permis d’explorer les tiers-lieux comme une colocation professionnelle, dans une ambiance stimulante et épanouie. A la même période Eugénie rencontre Marie-Laure Cuvelier qui vient de créer le Node, un coworking numérique à Bordeaux et un autre porteur de projet qui souhaite créer un coworking au Temple dans le Médoc.

« Grâce à la mise en réseau de ces acteurs et au pair à pair, nous avons rédigé la 1ère délibération pour proposer l’AMI tiers-lieux et ajouté une délibération pour soutenir la création du réseau tiers-lieux « travailler autrement en Aquitaine ».»

Ce sont les prémices de ce qui deviendra quatre ans plus tard une SCIC : la coop des tiers-lieux avec aujourd’hui plus de deux cents sociétaires. C’est le commencement de la politique publique des tiers-lieux en Nouvelle Aquitaine avec ces trois acteurs majeurs qui deviendront par la suite des piliers de la structuration des tiers-lieux sur cette région, avec Marie-Laure Cuvelier, secrétaire générale de l’association France tiers-lieux, Lucile Aigron, directrice de la Coop des tiers-lieux et Eugénie Michardière à la région Nouvelle Aquitaine.

Pouvez-vous nous présenter la politique publique en faveur des tiers-lieux en région Nouvelle Aquitaine?

En 2012, la Région a lancé deux AMIs qui se sont étoffés petit à petit, avec par exemple la reconnaissance des ateliers partagés et fablab dans le dernier AMI et la reconnaissance des activités hybrides. L’objectif de maillage territorial est aussi venu au fil de la construction des AMI. Les deux AMIs :

  1. un AMI pour favoriser des expérimentations de mise en place du télétravail dans les PME et ETI.
  2. un AMI tiers-lieux  dont l’objectif est de mailler le territoire de 300 tiers-lieux d’ici fin 2021 (290 aujourd’hui) pour que chaque néo-aquitain dispose d’un espace de travail partagé à moins de 20 min de son domicile. Un AMI de plus en plus large mais aussi sélectif en termes de critère.

La région Nouvelle Aquitaine soutient le « travailler et se former autrement » dans les tiers-lieux : l’objectif de l’AMI est donc d’embrasser le monde du travail de manière globale. Ainsi le tiers-lieu doit répondre à ces cinq critères:

  1. ouverture à tous
  2. flexibilité et accessibilité de l’offre
  3. accueil humain
  4. accès numérique
  5. mobilisation et implication des utilisateurs

En 2021, une évaluation de l’action publique en faveur des tiers-lieux a été réalisée sur les dix dernières années. Cette évaluation a notamment démontré que le soutien de la Région à l’amorçage des projets de tiers-lieux est déterminant : la plupart des projets ne se serait pas mis en place sans l’aide technique et financière de la Région.

Quelle est, selon vous, la clef du succès de cette politique publique?

Aujourd’hui, ça fonctionne bien en région car il y a ce binôme historique entre une région, qui a les moyens politiques, financiers et techniques et un réseau qui fait remonter les besoins et les expériences du terrain : on se nourrit l’un l’autre par des revues de projets pour partager nos avis et regards et faire évoluer la politique publique. Nos échanges sont basés sur une relation de confiance depuis 10 ans. Le soutien au réseau régional des tiers-lieux dans une logique de partenariat est soutenue en parallèle des AMIs. Ce soutien a commencé par la construction du réseau émergent pour accompagner au maillage territorial, à la veille et à la construction de ressources. Zoom sur le partenariat public / privé

Les –
Le marché public a été une mauvaise idée car trop rigide pour un lancement de partenariat, tout est « saucissonné », ce qui n’est pas du tout dans la nature du sujet qui est en permanente évolution. Le fait de devoir tout figer dès le départ pour écrire le marché public est en contradiction avec l’enjeu de l’émergence du réseau et de notre partenariat.

Les +
Mise en place d’un programme partenarial triennal 2018-2020 (prolongation d’un an soit en 2021 pour voir la suite de la crise). La coopérative a su développer un modèle hybride : les parts de subventions représentent un peu moins de la moitié de son modèle économique. Elle a su développer des prestations et être reconnue au niveau national, notamment, de par la formation de facilitateurs, qui est reconnue par le RNCP et s’exporte sur tout le territoire national. En parallèle, la coop est en train de lancer un catalogue de formation mutualisé qui permet de soulager les tiers-lieux qui ne sont pas organisme de formation. La coop accompagne aussi des grands comptes via la conduite de changement vers des nouvelles formes de coopérations territoriales pour faire tiers-lieux au sens sociologique du terme.

Quels sont les points de vigilance que vous avez repéré?

  • Le challenge métiers dans l’accompagnement : l’élaboration des projets de tiers-lieu se fait sur un temps long (de 6 mois à 2 ans entre l’idée et le dossier de candidature). Le temps est une force reconnue par les acteurs mais c’est du temps humain (déplacement terrain, accompagnement et ingénierie). La Région accompagne aussi en médiation (pair à pair) les collectivités locales dans leur partenariat avec le tiers-lieu.
  • Les problématiques de gouvernance, liées au mode de gestion partagée dans les tiers-lieux : c’est très humain donc mouvant et il y a un réel enjeu d’accompagnement dans la vie du tiers-lieu pour qu’il dure dans le temps. Il y a une agilité nécessaire pour maintenir un collectif en vie et les conflits peuvent être désamorcés avec des actions collectives. Cela fait naitre un enjeu de professionnalisation via  le poste de facilitateur
  • Le risque d’éparpillement des tiers-lieux : post-crise, ils proposent de nombreuses offres de services pour ne pas fermer et répondre aux nombreux besoins locaux. Il y a ici un sujet d’accompagnement stratégique, sur lequel nous mobilisons France Active pour les aider à établir des priorités et stabiliser des modèles économiques variés.
  • La capacité à fédérer les autres directions de la collectivité pour avoir une stratégie et des actions cohérentes en faveur des tiers-lieux : avoir une porte d’entrée unique pour interagir en transversalité. Par exemple, faire le lien entre l’ESS et l’agriculture pour les tiers-lieux nourriciers. – Il y a un éveil politique à accompagner pour éviter que les tiers-lieux ne s’éloignent de leur mission première.

Quels est le principal enjeu à venir ?

Le sujet du foncier est essentiel, c’est pourquoi on encourage le partenariat public / privé pour que des collectivités mettent à disposition leur patrimoine public inoccupé ou sous-occupé, avec des loyers modérés, dans le cadre de conventions de partenariat. Le loyer est « l’épine dans le pied du modèle économique des tiers-lieux ». Par exemple, la DATAR, en charge de l’aménagement des territoires de la région vient en soutien aux collectivités pour des travaux de mise aux normes et de rénovation, si et seulement si le projet est éligible à l’AMI tiers-lieux. C’est-à-dire que le projet se construit autour d’un collectif, une offre de services, un modèle économique pour éviter la coquille vide.

Quelle suite imaginez-vous à la politique publique?

  • Poursuivre le développement du modèle économique de la Coop des tiers-lieux
  • Proposer une nouvelle stratégie de soutien aux tiers-lieux. La proposition, en attente d’arbitrage, pourrait voir naitre un AMI sur 3 ans à partir du printemps 2022, suite à l’évaluation de la politique publique.

Quelles sont les autres sources de financement et d’accompagnement en ingénierie identifiées, en complément de la Région?

France active (DLA) mobilisé en amont et surtout en aval, notamment pour identifier les domaines d’activités stratégiques et consolider les modèles économiques Les Incubateur régionaux ESS pour l’aide à la création La Coopérative des tiers-lieux avec une mission d’accompagnement en pair à pair et la mutualisation des connaissances

Pouvez-vous nous recommander des bonnes pratiques pour accompagner les tiers-lieux?

  • Faire de la médiation avec les collectivités territoriales
  • Organiser les avis consultatifs avec l’État au niveau national et décentralisé (préfectures) et avec les départements
  • Accompagner les agglomérations à prendre le relais sur le déploiement dans les territoires
  • Être en lien avec l’élu qui porte le projet (par exemple, prévoir une revue de projets)
  • Prendre soin du binôme technique / politique
  • Avoir une équipe en interne, territoriale et transversale pour “faire de la dentelle”

Avez-vous un coup de pouce « méthodo » à nous partager?

Oui, la règle: des trois rendez-vous:

  1. Le rendez-vous physique au démarrage du projet : rencontre avec le collectif et les partenaires, étude du plan de financement, etc.
  2. Le rendez-vous COPIL à mi financement pour faire un bilan intermédiaire et les pistes d’ajustement.
  3. Le rendez-vous BILAN avec les indicateurs proposés dans la convention (qualitatif et quantitatif) et dresser les perspectives de développement.

Et des exemples de conventions de partenariat entre collectivités territoriales et tiers-lieux pour la mise à disposition de locaux à loyer modéré (voir document joint)

Notes

AMI = Appel à Manifestation d’Intérêt

RNCP = Répertoire national des certifications professionnelles

Chiffres clés

  • L’objectif du maillage territorial est atteint avec un tiers-lieu pour 18000 habitants – le double de la moyenne française
  • 98% des tiers-lieux proposent d’autre type de services et d’activités de l’action culturelle, de médiation numérique, de café associatif, d’espaces d’apprentissage, etc. en fonction des besoins locaux des territoires.
  • 52% des tiers-lieux financés et accompagnés par la région Nouvelle Aquitaine sont en ruralité
  • 90% = le taux de survie des projets toujours en activité
  • 60% des tiers-lieux sont encore incertain sur leur modèle économique
  • 9,6M€ depuis 2016 en faveur des tiers-lieux dont : - l’AMI tiers-lieux : 1,4 M€ / an depuis 2016 - le soutien au réseau régional porté par la Coopérative tiers-lieu : environ 140 K€/an

Bibliographie

Tiers-lieux… et plus si affinités de Antoine Burret, Fyp Editions